Démarche artistique : Entre fils et fissures
Je suis une artiste basée à Tiohtià:ke / Mooniyang (Montréal), territoire de rencontres et d’histoires croisées entre plusieurs nations autochtones, principalement la nation Kanien’kehà:ka. Ma pratique s’ancre dans une exploration critique des représentations de la féminité telles qu’elles sont construites, figées et fantasmées par le regard masculin et les structures de pouvoir qui le soutiennent. J’interroge l’hypersexualisation, l’objectification et la déshumanisation des corps féminins, ainsi que les formes de violence feutrée qui se dissimulent sous les discours d’égalité et d’inclusion.
Ma démarche est profondément nourrie par des pensées féministes décoloniales. Audre Lorde m’a appris que la colère est un savoir et que la sensibilité peut devenir une force politique. Françoise Vergès m’a offert une lecture lucide des féminismes coloniaux qui pacifient la révolte et laissent intactes les structures d’exploitation, m’invitant à penser un féminisme ancré dans les luttes antiracistes, sociales et écologistes. Naomi Fontaine, quant à elle, m’a enseigné la retenue, l’économie des mots et la possibilité de dire la douleur avec douceur. Ces voix m’aident à déconstruire les récits dominants et à nommer ce que mes mains expriment parfois avant mes mots.
Je travaille principalement avec le textile, un médium historiquement associé aux femmes, à l’artisanat et au foyer. Je le détourne et le politise. Coudre devient un geste de résistance, de narration et de mémoire. Chaque fil porte un récit, une trace, un cri contenu. Mon rapport au matériau est lent et attentif : je ne cherche pas à le dominer, mais à collaborer avec lui. Le tissu devient complice, porteur des gestes de mes aïeules et de leurs luttes invisibilisées.
Récemment, une dimension plus vulnérable s’est intégrée à ma pratique à travers la cartographie sensible. J’explore ce dispositif pour raconter des histoires d’amour et d’amitié, notamment celles qui échappent aux récits normatifs de la quête du partenaire idéal. J’utilise le coup de foudre amical comme un espace en soi, un territoire affectif fait de nouveaux imaginaires doux, souvent relégués à l’ombre.
Une autre figure centrale de mon travail est celle du pervers, que j’utilise comme métaphore des structures patriarcales, cisgenres et coloniales. Il incarne un regard systémique, omniprésent, qui découpe et classe les corps. Plutôt que de le représenter de manière dramatique, j’emploie l’humour, la satire et la dérision comme stratégies politiques, afin de faire dérailler ce regard et de le contraindre à détourner les yeux.
Traversée par des identités plurielles, consciente de mes privilèges et de mes héritages, je ne sépare pas l’art de la vie ni la création de la politique. Mon travail se situe dans une tension constante entre douleur et beauté, mémoire et avenir. Je crée pour rendre visible, pour résister à l’effacement et pour relier. Mon art est un espace où les récits de femmes cessent d’être des notes de bas de page et deviennent des chapitres entiers, définis par nos propres voix, nos gestes et nos silences choisis.